Le Républicain Lorrain du 18/02/2017 . Damien GOLINI

Fontoy : pour sauver les abeilles, le maire se met hors-la-loi

Parole de maire, s'il faut, l'affaire se réglera au tribunal administratif. Henri Boguet, maire de Fontoy, n'est pas effrayé par cette perspective. Il l'envisage même avec sérénité : « J'irai au bout des choses » , affirme-t-il.

Aller au bout de ses convictions, qui sont celles de la protection de l'environnement et de la biodiversité, c'est tenir tête au sous-préfet de Thionville qui, dans un courrier en date du 16 décembre, lui demande de retirer un arrêté municipal prononcé en novembre. Ce dernier, validé par le conseil municipal, interdit l'usage des néonicotinoïdes dans sa commune, une famille d'insecticides réputés meurtriers pour les abeilles.

Interdiction totale en 2020

« J'ai soigné des gens toute ma vie, alors je ne vais pas retirer l'arrêté, parce qu'il est contraire à mes principes. Ces gens-là fabriquent de la saloperie. » Une affirmation que confirme une étude de l'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui, dès 2013, mettait en garde sur les conséquences néfastes des néonicotinoïdes tant sur les abeilles que sur le système nerveux humain. Des problèmes sanitaires que ne nie pas non plus le parlement.

En juillet dernier, l'Assemblée nationale a promulgué la loi biodiversité, qui interdit l'usage de ces insecticides au 1er septembre 2018, avec des dérogations possibles jusqu'en 2020, afin que les agriculteurs puissent s'adapter à ces nouvelles contraintes.

Lobbying des exploitants agricoles

Un délai beaucoup trop long pour le maire fenschois, qui a invité les maires du nord mosellan à l'imiter en prononçant un arrêté contre les néonicotinoïdes qui en interdirait l'usage dès maintenant. Le maire d'Audun-le-Tiche lui a déjà emboîté le pas.

Le problème, c'est que le code rural et de la pêche maritime confie à l'État la compétence propre à l'interdiction ou l'usage de produits phytopharmaceutiques. Henri Boguet s'est donc mis en contradiction avec la loi. Ce que lui a fait remarquer Thierry Bonnet, sous-préfet de Thionville.

« Moi, je les emm... On ira au tribunal, je me plierai à sa volonté, mais c'est scandaleux. Les juges seront, eux aussi, associés à cette cochonnerie. »

Ce que regrette le plus le premier magistrat, c'est le manque de clairvoyance des élus politiques, selon lui, sont soumis à la pression du lobbying des syndicats d'exploitants agricoles. « C'est le ministre de l'Agriculture qui a demandé aux députés d'accorder un délai avant la mise en application de la loi , regrette-t-il. C'est malhonnête, ça me fait perdre la foi. »

À Fontoy, ce sont les apiculteurs, nombreux, qui sont les premières victimes des néonicotinoïdes, bien que très peu d'exploitants en utilisent en Moselle.

À l'autre bout de la ligne, le président de la chambre d'agriculture de la Moselle, Antoine Henrion, prône le dialogue : « Il ne faut pas mettre les agriculteurs dans l'impasse. Interdire pour interdire, je ne vois pas le but pédagogique. Nous ne voulons pas opposer les corporations. Nous prônons simplement le dialogue. C'est comme ça qu'on entend être pédagogues. »

Cette fois, le dialogue pourrait bien avoir lieu dans une salle d'audience.

Damien GOLINI.


Guillaume Lemoine - Le Héron, 2010

Faut-il favoriser l'Abeille domestique Apis mellifera en ville et dans les

écosystèmes naturels ?

Face à la réduction du nombre de colonies d'abeilles domestiques Apis mellifera dans les espaces ruraux et agricoles, les apiculteurs sont de plus en plus nombreux à s'intéresser aux ressources nectarifères que peuvent apporter les espaces urbains et les espaces naturels protégés.

En espaces urbains, sous couvert de favoriser la biodiversité, notamment celle des villes, les projets qui se mettent en place relèvent malheureusement plus d'opérations de communication d'entreprises et de collectivités, ou de marketing territorial que de la protection de la nature. Il n'y a pas de réels objectifs identi és, à part la production de miel en secteurs favorables. De plus, les apiculteurs risquent d'introduire de la biodiversité négative dans ces espaces par leurs pratiques pouvant favoriser la présence d'espèces végétales très appréciées par les abeilles mais souvent exotiques ou invasives.

Dans les espaces protégés, la présence de ruchers, préconisée par certains gestionnaires, peut également être soumise à questionnement. L'Abeille domestique dont les sous-espèces utilisées en apiculture sont souvent allochtones et constamment améliorées, béné cie de pratiques apicoles comme tout autre animal domestique d'élevage. Ces pratiques sont le témoin d'un intérêt d'abord économique et des difficultés que rencontrent ces sous-espèces à se maintenir sans un perpétuel soutien. Les effets de la présence de sous-espèces exogènes en très grand nombre dans nos écosystèmes et a fortiori dans les écosystèmes patrimoniaux reste encore à analyser, mais il est probable que les Abeilles domestiques actuellement utilisées par les apiculteurs entrent en compétition avec les abeilles sauvages pour l'accès à des ressources qui se raréfient. La flore en place bénéficiait déjà d'une communauté de pollinisateurs sauvages et adaptés ayant su assurer son maintien avant l'introduction massive d'Abeilles domestiques améliorée.

Les Abeilles domestiques Apis mellifera encore appelées Abeilles mellifères, Abeilles à miel, Abeilles des ruches, etc., ne se portent pas bien. Elles paient un lourd tribut à l'agriculture intensive dans les campagnes et l'installation de ruchers se développe de plus en plus en ville pour favoriser la « biodiversité ordinaire » et par effet de mode. En parallèle à ce premier fait, un nombre croissant de gestionnaires d'espaces naturels envisagent l'installation de colonies d'Abeilles domestiques dans des espaces protégés sous prétexte ou dans l'espoir de favoriser la biodiversité des écosystèmes patrimoniaux. Faire la promotion de la biodiversité en ville ou dans les espaces naturels avec une espèce, ou ses sous-espèces, que l'on qualifie de « sentinelle de la nature » est riche en paradoxes et questionnements qu'il semble opportun d'examiner.

Apis Mellifera
Apis Mellifera

Des sous-espèces exotiques introduites dans les écosystèmes régionaux

Apis mellifera est une espèce qui a réussi à se réfugier dans le pourtour méditerranéen lors de la dernière glaciation avant de reconquérir, lors du réchauffement qui a suivi, toute l'Europe jusqu'au sud de la Scandinavie. Une aire de répartition aussi vaste, aux climats très contrastés, a vu apparaître diverses sous-espèces dont l'Abeille noire Apis mellifera mellifera pour l'Europe du nord-ouest. Chez nous, il s'agit de l'écotype Chimay-Valenciennes répertorié grâce aux travaux de Jean Vaillant et Hubert Guerriat suite à des mesures biométriques et des études sur l'ADN mitochondrial.

Utilisées comme source de miel au cours de la Préhistoire, comme l'atteste une scène d'une peinture rupestre trouvée en Espagne dans la Cueva de la Araña datant de 5 ou 6000 ans avant J.-C., puis domestiquées au cours de l'Antiquité comme le montrent les traces écrites de son exploitation gurant sur des tablettes de Mésopotamie (3000 ans avant J.-C.) et sur le temple du soleil à aBu GhoraB (Egypte) datées de 2400 ans avant J.-C., les abeilles sont exploitées par l'Homme dans les régions méditerranéennes depuis bien longtemps. Dans nos régions, le développement de l'apiculture semble plus récent. Il a été encouragé par Charlemagne en 799, dans son célèbre Capitulaire « de Villis », l'empereur donne ses instructions : « Que chaque intendant ait autant d'hommes employés à nos abeilles, pour notre service, qu'il a de terres dans son ressort ».

Pourtant, depuis quelques décennies, l'Abeille noire s'est faite rare dans les ruchers de nos régions. Les apiculteurs l'ont délaissée, au profit de sous-espèces importés d'autres régions d'Europe (ligustica, caucasica, carnica,..) et de leurs hybrides, dans le but de donner des colonies plus productives, plus fortes en nombre d'individus et ayant une plus longue période d'activité (et parfois des individus plus doux). La sélection artificielle, l'élevage et le clippage des reines ... ainsi que le déplacement des colonies (transhumance) sont monnaie courante dans l'apiculture moderne. Les différentes races d'Abeilles domestiques utilisées depuis le début du XXe siècle peuvent donc être considérées comme des sous-espèces allochtones.

L'Abeille domestique est, comme son nom le rappelle, une espèce « domestique ». Les abeilles « exploitées » sont fortement dépendantes de l'Homme qui prélève leur miel et doit souvent le remplacer par un succédané pour assurer sa nourriture hivernale. Les colonies « sauvages » des sous-espèces introduites peuvent difficilement survivre seules l'hiver contrairement aux Abeilles noires, notamment dans les régions comme le Nord - Pas-de-Calais, à hivers froids et humides. L'Abeille domestique actuellement utilisée est un animal d'élevage continuellement « amélioré » par l'homme. Considérer l'Abeille domestique, actuellement utilisée, comme une espèce sauvage, se résume à comparer une meute de chiens errants à une meute de loups. 

Apiculture et pollinisation - Flore autochtone et espèces invasives

Nous sommes ainsi en droit de nous poser la question de la légitimité et des conséquences de la présence de ces animaux dans les écosystèmes, d'autant plus que la tendance est à l'installation de ruchers aux colonies nombreuses.

Cette tendance est également encouragée par l'État dans le cadre des mesures agro- environnementales (MAE). L'État apporte ainsi une aide de 17 euros par ruche pour les apiculteurs qui ont entre 75 et 447 ruches et qui mettent au minimum 25 ruches (par tranche de 100 ruches) pendant 3 semaines dans « une zone intéressante au titre de la biodiversité »  (Chambre d'Agriculture des Bouches du Rhône, 2000). La France accueillait ainsi en 2000 plus de 1,35 million de ruches et la tendance, après une phase de déclin, est à l'augmentation avec l'engouement pour l'apiculture urbaine et périurbaine.

Les Abeilles domestiques actuellement utilisées, aux caractéristiques « améliorés », correspondent à des sous-espèces ou races nouvelles (comme la buckfast) dont l'arrivée dans l'histoire de notre ore est assez récente. Cela veut dire que la flore sauvage n'a pas forcément besoin de l'« efficacité » des Abeilles domestiques modernes pour assurer son cycle de reproduction. Il est clair que les Hyménoptères « sauvages » ont assuré le rôle pollinisateur bien avant elles, avec ou sans la présence modérée de l'Abeille noire originelle.

L'Abeille domestique, bien que polylectique (pollinisateur généraliste) , concentre ses récoltes sur une seule et même espèce lorsque la ressource est productive; ressource qui correspond dans la grande majorité des cas à des cultures monospécifiques sur de grandes surfaces ou à des boisements homogènes. Ce type de formation végétale est très rare à l'état naturel. Si l'on revient sur le statut des arbres mellifères comme le Robinier faux-acacia Robinia pseudacacia introduit en France en 1601 et le Châtaignier, Castanea sativa probablement introduit en France avec la vigne au VIIe siècle ou seulement indigène en Corse et peut-être en quelques points des Cévennes, Maures et Pyrénées orientales on est en droit de se poser la question de l'impact de la présence de ruchers placées à proximité de tels boisements dans le but de faire d'abondantes récoltes. Les abeilles favorisant la pollinisation vont ainsi augmenter le taux de fécondation des fleurs, donc la production de graines des plantes en question.

Faut-il y voir ici un facteur qui rend plus compétitives ces quelques espèces reconnues comme invasives comme le Robinier faux-acacia ou l'Ailanthe Ailanthus altissima qui, entomophile, pourrait être lui aussi favorisé par les Abeilles domestiques ? La présence de certaines d'entre- elles peut être en plus encouragée par les apiculteurs eux-mêmes qui n'hésitent pas à faire leur promotion notamment celle de la Balsamine de l'Himalaya Impatiens glandulifera, ou à en présenter le miel dans les revues d'apiculture comme celui de la rudbeckie Rudbekia laciniata. 

Une concurrence probable avec les espèces sauvages.

L'Abeille noire n'est qu'un pollinisateur parmi d'autres. Il existe en France entre 865 espèces et 900-950 d'abeilles sauvages et plus de 300 habitent le territoire régional . Bien qu'aucune espèce de la faune gauloise des apoïdes ne semblait menacée en 1995, onconstate des régressions massives d'espèces notamment dans le Nord de la France et en Belgique où a été observé un appauvrissement considérable de la faune durant les dernières décennie.

Mettre des Abeilles domestiques « améliorées » et en grand nombre dans les espaces naturels, c'est très probablement introduire un concurrent très efficace vis à vis des autres espèces. Bien qu'aujourd'hui, la question de l'éventuelle compétition entre les Abeilles domestiques et les abeilles sauvages (bourdons, anthidies, andrènes, colletes, ...), reste ouverte, les études réalisées laissent entrevoir que la compétition est plus signi cative dans les régions du nord de l'Europe, là où l'abeille s'éloigne le plus des zones méditerranéennes. A contrario, ces dernières zones ont des écosystèmes plus diversifiés qui ressemblent davantage aux régions d'origine de l'Abeille domestique. Le nombre de taxons de la flore et de pollinisateurs « sauvages » présents, nettement plus important, permettrait une meilleure cohabitation des espèces.

À l'inverse, dans les régions plus septentrionales, les écosystèmes semblent moins complexes et l'impact de l'Abeille domestique pourrait être préjudiciable aux pollinisateurs « sauvages ». Une espèce de bourdon (Bombus cullumanus) a d'ailleurs disparu de l'île d'Öland (Suède) suite au développement de l'apiculture. Sans faire de calculs simplistes, l'arrivée de dix ruches dans un site momentanément (transhumance) ou durablement, va apporter dans le milieu en période de miellée entre 300 000 et 600 000 abeilles qui ne seront probablement pas sans effet sur l'accès aux ressources alimentaires pour les autres espèces d'Apoïdes présentes dans le site et dont les rayons d'action sont limités de 100 à 300 mètres alors que celui des abeilles domestiques peut aller jusqu'à 5 000 mètres.

La large distribution et la présence dominante de l'Abeille domestique peut donc avoir une in uence sur les abeilles solitaires. Dans les lieux où on l'installe, elle supplante aussitôt les espèces sensibles. Dans un jardin botanique, il a été constaté que le nombre d'abeilles solitaires avait très vite doublé après le retrait des colonies d'Abeilles domestiques, ont montré également que pour assurer la conservation des abeilles sauvages et favoriser le développement de leur population, la distance de butinage ne devrait pas excéder 100 à 300 mètres. Les distances de butinage courtes augmentent notablement la performance de la reproduction des abeilles sauvages. Les fortes densités d'Abeilles domestiques peuvent dans ce sens avoir une in uence sur la collecte de la nourriture des autres pollinisateurs situés à proximité immédiate des ruches, qui n'ont pas les moyens de rechercher des ressources alimentaires à longue distance. Dans le même ordre d'idée, dans six pays d'Europe sur onze examinés, la concurrence de l'Abeille domestique est considérée comme un facteur explicatif de la régression des bourdons.

L'introduction d'Abeilles domestiques entraîne ainsi une concurrence sévère avec les autres pollinisateurs et probablement un recul de ces derniers comme cela a été constaté en Écosse sur quatre espèces de bourdons qui, lorsqu'ils doivent cohabiter avec l'Abeille domestique, ont des tailles sensiblement plus petites, ce qui indique des colonies plus faibles aux succès moindres).

Ainsi, si l'on encourage trop la présence de l'Abeille domestique, on augmente le risque de déprimer les espèces sauvages cohabitantes et par ricochets certaines plantes sauvages qui en sont dépendantes. On a également constaté en Pennsylvanie qu'un virus était présent tant chez les Abeilles domestiques que chez certaines abeilles solitaires, et que celui-ci pouvait passer de l'une à l'autre et vice-versa. Le virus viendrait, à l'origine, des Abeilles domestiques et aurait été transmis aux abeilles solitaires. Il est suggéré que cela puisse être l'une des nombreuses causes du déclin des pollinisateurs sauvages.

Les abeilles sauvages, solitaires et discrètes, jouent un rôle essentiel dans la stabilité des écosystèmes en participant à la pollinisation d'un nombre bien supérieur de plantes sauvages que celles fréquentées par l'Abeille domestique. Les abeilles sauvages ont aussi un impact non négligeable sur la pollinisation des fleurs cultivées. Dans ce sens, divers chercheurs ont écrit qu'il était opportun d'arrêter d'opposer les Abeilles domestiques aux abeilles solitaires, que ces dernières jouent un rôle important dans la pollinisation des cultures et qu'il est donc opportun de se préoccuper aussi de ce groupe d'abeilles.

En l'absence de données précises, le principe de précaution devrait nous inviter à ne pas mettre de ruchers dans nos espaces naturels pour éviter toute concurrence avec les espèces sauvages ou saturer le milieu avec une seule espèce. 

L'abeille domestique : un « favorisateur » ou un simple indicateur de biodiversité des espaces naturels ?

La capacité qu'ont les Abeilles domestiques à faire des récoltes abondantes semble en théorie un indicateur de la bonne santé des écosystèmes. Attention toutefois à ne pas généraliser ce type de conclusion, car les ruches en ville donnent généralement de très bonnes récoltes sans pour autant que l'on puisse considérer que le milieu urbain soit un habitat exceptionnel. La réalisation de bonnes récoltes traduit plutôt la présence de ressources abondantes sans pour autant que la ore y soit diversifiée.

En milieu naturel, les Abeilles domestiques « améliorées » ne sont pas indispensables, ni nécessaire, au bon fonctionnement des écosystèmes et l'arrêt de l'apiculture telle qu'elle est pratiquée dans la région Nord - Pas-de-Calais n'aurait probablement pas d'impact négatif sur les écosystèmes en question.

L'intérêt de l'Abeille domestique est surtout économique avec la pollinisation des cultures et des vergers et la production de miel. Sa disparition peut toutefois constituer un indicateur simple et commode puisqu'il s'agit d'une espèce domestique pour évaluer la dégradation de notre cadre de vie et des écosystèmes (simplification des paysages, pollutions, excès de biocides, ...). 

Favoriser la biodiversité en ville : un faux prétexte

L'apiculture est certes pratiquée par des apiculteurs professionnels, mais elle a aussi une dimension sociale et devient de plus en plus à la mode comme loisir urbain. Les villes, avec leur climat plus doux, plus sec, et leurs très importants efforts de eurissement, permettent des récoltes de pollen et de nectar abondantes et étalées au cours de la période d'activité des abeilles alors que les espaces agricoles sont de plus en plus intensivement cultivés et de plus en plus pauvres en flore « sauvage ».

Sur le territoire régional, plus de la moitié des espèces indigènes sont classées de « présumées disparues » à « assez rares » (Observatoire de la biodiversité du Nord - Pas-de-Calais, 2011). Les villes, les quartiers, les collectivités développent entre elles une surenchère à qui fera le plus d'opérations étiquetées comme relevant du développement durable. Cette démarche se réclame de la protection de la biodiversité, et on voit s'installer dans les jardins et sur les toits des édi ces publics quantité de ruches.

Mais à quels objectifs ces installations répondent-elles en dehors d'un simple effet médiatique ? Les naturalistes et les scienti ques ont-ils recensé des dif cultés dans la pollinisation des arbres d'alignement urbains, chez les plantes des jardins ou au niveau d'une éventuelle ore patrimoniale urbaine qui justi eraient l'implantation de ruchers ?

Développer l'apiculture en ville devant les difficultés que cette dernière rencontre dans les espaces agricoles est également une réponse inadaptée et trop facile face aux objectifs de reconquête de la qualité écologique des agrosystèmes). 

Des abeilles sentinelles de la nature et bio-indicateurs ?

Considérée comme l'un des symboles de la qualité de notre environnement, ou plutôt comme le témoin gênant de sa dégradation, l'Abeille domestique (et ses races allochtones) devient paradoxalement, par effet de mode et matraquage médiatique, l'image d'une nature préservée !

En ville, elle permet aux yeux de ses promoteurs d'attirer l'attention des citadins sur l'existence du vivant et d'écosystèmes en milieu urbain.

De façon plus générale, elle apparaît comme un bio-indicateur facile à utiliser. Au cours de chaque vol une ouvrière visite entre 500 à 3 000 m2 de terrain et est ainsi capable de faire, à moindres frais, un échantillonnage efficace qui permet de détecter les polluants organiques et inorganiques dans l'environnement de la ruche.

« Sentinelle de l'environnement », l'abeille réagit en présence de substances phytosanitaires (mortalité, malformation,..) et stocke des polluants que l'on peut retrouver dans son corps ou dans les produits de la ruche. 

Conclusion

Les relations entre l'homme et les Abeilles domestiques remontant à la Préhistoire continuent d'évoluer. Domestique, « améliorée », présentant un intérêt économique et objet d'un loisir social, l'Abeille domestique véhicule maintenant l'image d'une nature préservée et on prône son introduction dans les écosystèmes naturels sous le prétexte d'en améliorer la biodiversité.

Nous avons vu que cette approche peut être simpliste et qu'il est peu probable que les différentes races domestiques d'une espèce abondamment introduite dans les écosystèmes puissent contribuer à « améliorer » la biodiversité d'un site.

Il est également possible que, dans certains cas, l'Abeille domestique ait même tendance à favoriser les espèces exotiques (châtaigniers, robiniers,..) en améliorant leur taux de fécondation. Introduire des ruchers dans nos espaces protégés et saturer l'espace avec des sous-espèces allochtones domestiquées, c'est s'éloigner des logiques de naturalité et c'est très probablement introduire des concurrents ef caces pour les pollinisateurs sauvages qu'il convient de protéger. En l'absence de connaissances précises des interactions entre les différents pollinisateurs, le principe de précaution encouragerait à éviter l'introduction volontaire de ruches à sous-espèces allochtones, et à permettre éventuellement et très modérément celle de ruches à Abeilles noires locales.